Bureau des pleurs et des coups à Pékin

10 mars 2005

Les victimes d’injustices tentent de venir se plaindre, mais tout est fait pour les dissuader.

C’est un rituel aussi ancien que l’empire. De tous les coins de l’immensité chinoise, les simples citoyens qui s’estiment victimes d’injustices se rendent dans la capitale dans l’espoir d’attirer l’attention des puissants sur ce qui se déroule à la base, «loin du ciel»… Le moment privilégié de cette complainte est la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire (ANP), qui s’ouvre samedi au palais du Peuple, place Tiananmen. Le bureau de l’ANP chargé de recevoir les plaintes est situé dans la banlieue sud de Pékin, loin des regards. Ici se déverse toute la détresse des exclus du miracle chinois, paysans, ouvriers ou petit peuple des villes, victimes de l’arbitraire, de la corruption d’une bonne partie de l’appareil, et d’un système qui n’autorise aucun recours si on est ni riche ni puissant. Le nombre de plaintes augmente sans cesse : 10 millions pour la seule année 2003, selon un chercheur chinois.

Oreille complaisante. La venue d’un journaliste étranger provoque un attroupement. Des dizaines de personnes arrivent, certains s’accrochent à vos vêtements, vous glissent une pétition dans la poche ou vous supplient de les écouter. Ils savent qu’un étranger ne pourra rien pour eux, mais le seul fait de trouver une oreille complaisante leur apparaît miraculeux. Il y a ce paysan du Shaanxi dont les terres ont été confisquées pour laisser passer le gazoduc Ouest-Est jusqu’à Shanghai : les cadres locaux ont détourné l’argent des compensations et il se retrouve sans rien. Il y a cette mère dont la fille a été victime d’une erreur médicale dans un hôpital de Tianjin, près de Pékin, mais celui-ci refuse de l’admettre. Ou encore cet homme venu du Heilongjiang, dans le Nord, qui a vu sa maison détruite sans être indemnisé…

Tous se sont heurtés à des murs dans leurs provinces, certains pendant des années, et ont reporté leurs espoirs sur la capitale, arbitre des conflits locaux. Mais encore faut-il pouvoir s’y faire entendre. A l’entrée du bureau des plaintes, des dizaines d’hommes en noir forment une véritable barrière humaine : ce sont des cadres et policiers venus de toutes les provinces pour empêcher les plaignants de déposer leur plainte et ternir ainsi l’image de leur région auprès du pouvoir central. Tous les moyens sont bons pour les en dissuader, y compris la force : les plaignants peuvent être kidnappés et rapatriés dans l’une des voitures de police garées à proximité.[...]

Voeu pieux. Tout ça pour rien. Car, selon Yu Jianrong, chercheur de l’Académie des sciences sociales qui a dirigé une enquête sur le sujet, pas plus de 2 plaintes sur 1 000 aboutissent. Le chercheur suggère d’abolir ce système, qu’il juge en faillite, pour le remplacer par un véritable Etat de droit, dans lequel la loi et la justice seraient accessibles à tous. Mais le sujet est suffisamment sensible pour qu’il refuse une interview. «En ce moment, je ne pourrais parler que de ce qui va bien», a-t-il dit à Libération… Mais le gouvernement a choisi la direction opposée : il prévoit de réformer le système en mai, pour assurer un meilleur accès des plaignants. Un voeu pieux tant que le régime restera basé sur l’arbitraire. Pour les plaignants, venir à Pékin demeurera longtemps encore un immense espoir de justice, rapidement transformé en désillusion.

Pierre HASKI (voir blog)

Libération.fr - 05/03/05
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Quand le “petit peuple” chinois présente ses doléances…


“Tout ce que j’ai fait n’a servi à rien. La corruption du système est telle…”

Qing Sha Ping (Hebei, Chine)
Assis frileusement autour d’un poêle diffusant une chaleur parcimonieuse dans la pièce centrale de sa ferme, Wang Haiqun, 50 ans, détaille d’une voix posée les raisons de sa colère. Le 25 avril 2003, son fils Shenlei s’est suicidé en avalant de la mort-aux-rats après avoir été arrêté par la police qui l’aurait forcé à avouer un vol qu’il n’avait pas commis. Au soir de ce passage à tabac, le jeune homme, humilié, a préféré se donner la mort.

Shenlei avait pris le soin de laisser une lettre ainsi libellée à destination de la maréchaussée : “Chers policiers, écrivit-il, je vais mourir mais je veux vous le dire avant : les faits que vous me reprochez sont faux. J’ai décidé de partir en conservant ma dignité et je ne vous permettrai pas de m’accuser. Et mon âme me survivra…”

Depuis ce tragique 25 avril, M. Wang père ne décolère pas. Il est “monté” sept fois à Pékin, à quatre heures de train plus au nord, pour faire le siège d’administrations où il est permis au peuple de présenter ses doléances. Sans succès en ce qui le concerne…

Des milliers de plaignants viennent désormais de toute la Chine pour exprimer devant les officiels leur frustration, expliquer des cas litigieux ou exiger que justice leur soit rendue quand ils estiment avoir été victimes d’abus par les autorités locales. Ce phénomène illustre les changements en cours en Chine tout en démontrant comment le pouvoir pékinois dispose de petites soupapes de sécurité pour canaliser le mécontentement populaire alors que se multiplient ces derniers temps les poussées de fièvres sociales.

Mais ces plaignants ont souvent intérêt à ne pas trop se plaindre. A la veille de la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire (ANP, le “Parlement” chinois) qui s’est ouverte samedi 5 mars, une centaine de ces protestataires ont été retenus par la police et une bonne partie d’entre eux ont été battus. Avant ces grand-messes politiques, les autorités veillent à anticiper pour éviter tout désordre potentiel.

JUGE ET PARTIE
“Tout ce que j’ai fait n’a servi à rien, se désole encore M. Wang, qui est “monté” une fois de plus à Pékin. Certes, les responsables du gouvernement d’aujourd’hui sont “plus à l’écoute” des gens que leurs prédécesseurs. C’est plus facile de contacter l’administration mais en même temps, souvent, ça ne donne aucun résultat.” “Vous savez, ajoute le paysan, moi je fais partie du petit peuple, alors on n’a pas d’autre solution que d’utiliser ces canaux-là. Mais la corruption du système est telle…”[...]

L’homme montre une feuille de papier dûment estampillée par les responsables du bourg de Jiangshui, dont dépend son village. Noir sur blanc, il y est écrit que le “bureau de police, en coordination avec le département des affaires sociales” propose, “considérant son chagrin”, d’offrir une “indemnisation de 5 000 yuans” (500 euros) au père de la victime si ce dernier s’engage à ne plus “monter à Pékin”. Bref, localement, on s’efforce d’étouffer une embarrassante affaire.[...]

Bruno Philip

Le Monde.fr - 09/03/05
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Un commentaire pour “Bureau des pleurs et des coups à Pékin”

  1. Commentaire par Romain :

    glourps

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